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Joachim Bitterlich, l’ancien conseiller d’Helmut Kohl, revient sur le parcours de la chancelière allemande qui briguera en septembre prochain, malgré les épreuves que traverse son pays, un quatrième mandat.

merkelAngela Merkel, la chancelière allemande, lors de la réunion hebdomadaire de son gouvernement, à Berlin, en décembre. (Markus Schreiber/AP/SIPA)

Surprenante Allemagne. Qui aurait pu imaginer ou pronostiquer après la chute du mur de Berlin ce que serait la carrière d’Angela Merkel, cette jeune scientifique est-allemande qui fit ses premiers pas en politique dans l’ombre de Helmut Kohl? Onze ans qu’elle est chancelière d’Allemagne et la voilà partie pour briguer un quatrième mandat! Le quotidien économique allemand Handelsblatt l’a surnommée « die ewige Kanzlerin » (« la chancelière éternelle »).

Les médias outre-Manche et outre-Atlantique la présentent comme « le rempart » des libertés de l’Europe, la seule à pouvoir éviter l’implosion de l’Occident. Nommée ministre après la réunification par Helmut Kohl, elle ne marque pas tout de suite d’une empreinte la scène politique. Sa première percée a lieu quatre ans plus tard, quand elle devient ministre de l’Environnement, un domaine si sensible pour les Allemands. Elle y fait ses preuves à Kyoto en 1997, lors de la COP3 dont elle a été le « facilitateur » du compromis final. Sa deuxième percée survient après la défaite de la CDU aux élections de 1998, lorsque Helmut Kohl la nomme secrétaire générale du parti chrétien-démocrate. Après les turbulences du scandale sur le financement de ce mouvement, elle coupe rapidement le cordon ombilical la liant à celui qui l’avait découverte et promue. Elle « tue » le père.

« Une tueuse de rivaux »

Elle ne s’arrête pas là, sa prochaine victime est Wolfgang Schäuble, sans parler des autres prétendants qui voulaient prendre sa place! L’un d’eux m’a parlé un jour « d’une tueuse de rivaux, beaucoup plus dure que son mentor »! Depuis lors, elle dirige la CDU, une présidence ininterrompue depuis seize ans. C’est le fruit d’un style plutôt autoritaire en interne et consensuel à l’extérieur. Rares sont ceux dans son entourage qui osent la défier, à l’exception de Wolfgang Schäuble, l’indispensable architecte du budget équilibré, ou encore ­Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente de la Sarre, qui pourrait être candidate à sa succession le jour où elle décidera de se retirer.

La clé de son ADN politique se situe dans un sens inné et marqué du pouvoir. Ses quatre premières années d’apprentissage lui ont suffi pour comprendre les rouages et les outils du pouvoir, peut-être même avec plus de perfection et de froideur que son maître, tout en restant une femme sans prétentions, sans arrogance, sobre, modeste, méfiante, en bref une chancelière « normale », une « Mutti » (« Maman ») comme la surnomment les Allemands.

Le deuxième trait qui caractérise son exercice du pouvoir, c’est son pragmatisme. Elle est extrêmement prudente, navigue à vue, sans vision particulière. On cherche même parfois la boussole qui la guide, en dehors de valeurs fondamentales et de la défense des libertés. « Force tranquille », voilà un slogan entièrement conforme au style d’Angela Merkel.

Pour une « fédération des nations »

Sans l’avoir cherché, sans mandat particulier, Angela Merkel est devenue progressivement la première des chefs d’État et de gouvernement européens. Pourtant il ne s’agit pas d’une Européenne classique. Elle a piloté de manière pragmatique, avec l’aide mais aussi en s’opposant à l’un ou l’autre de ses dirigeants, le destin des Européens à travers la crise que nous vivons dans l’UE depuis presque une décennie! Elle souhaite consolider l’intégration européenne, sans y mettre un grain de doctrine. Elle n’a jamais eu le rêve des États-Unis d’Europe ou de l’Europe communautaire. Elle codirige en fait, dans les termes et l’esprit de ce qu’espérait Jacques Delors, une « fédération des nations » qui n’en porte pas le nom.

Elle rejette les débats sur la prétendue austérité qu’imposerait l’Allemagne à ses partenaires ou encore sur une prétendue hégémonie allemande, sans pourtant contredire l’image d’une Allemagne qui n’assume pas son leadership. Elle est consciente de l’attente de ses partenaires qui souhaitent qu’elle leur indique la feuille de route à suivre. Mais elle sait également qu’un faux pas peut tout remettre en cause. Osera-t-elle risquer de présenter enfin un grand projet commun?

La France est et reste un terrain difficile pour elle. Elle n’y a jamais trouvé d’interlocuteur au sommet à son goût et avec lequel elle pourrait être à son aise. Pourtant, elle est entièrement consciente de la nécessité d’une entente franco-allemande. Ayant grandi en RDA, la Russie constitue pour elle un autre sujet de vigilance. Elle en parle la langue et comprend le caractère des Russes. Elle souhaite conserver de bonnes relations avec Moscou tout en se méfiant des réflexes de Vladimir Poutine.

Une nouvelle candidature risquée

Réussira-t-elle le pari d’un quatrième mandat? Le combat de trop? Sa candidature est sans doute fort risquée après tant d’années. Mais elle a des chances réelles, surtout faute d’alternative, à condition qu’elle tire les conséquences nécessaires de la crise des réfugiés pour elle et son parti.

La menace vient surtout de la stratégie centriste, voire de centre gauche qu’elle a donnée à la CDU, doublant en partie le SPD sur la gauche, négligeant ainsi l’aile droite classique des chrétiens-démocrates, laissant s’engouffrer sur la scène des grands partis le nouveau mouvement populiste, l’AfD, qui rassemble surtout des déçus de sa politique en matière d’immigration. À elle de prendre en compte l’inquiétude de la population, de se ressaisir et de redonner confiance aux Allemands en offrant des solutions crédibles. Lors de la convention de la CDU, début décembre, elle a commencé à recadrer son discours.

À l’heure actuelle, et malgré les épreuves rencontrées, comme l’attentat du marché de Noël l’a illustré, il est permis de penser qu’Angela Merkel pilotera toujours fin 2017 le gouvernement à Berlin. Soit une coalition « Jamaica » – « noir, vert, jaune » – entre la CDU, les Verts et les libéraux, soit, encore une fois, une « grande coalition » avec les sociaux-démocrates. En espérant aller au bout de ce quatrième mandat et dépasser ainsi la longévité au pouvoir de son mentor Helmut Kohl?

Source : http://www.lejdd.fr/International/Europe/La-force-tranquille-d-Angela-Merkel-836311